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Cette Turquie qui nous enrichit - 1/3. Bahar Kimyongür, in revue du jeune barreau de Liège
Par Guy Leboutte, Saturday, Jul. 14, 2007 at 5:07 PM
g.leboutteATscarlet.be
Ceci est le premier d'une série de trois billets consacrés à cette Turquie qui enrichit notre pays, non en euros - pas toujours très nets ni très bien distribués -, mais en termes de civilisation. Une part de l'immigration nous conforte en effet dans les aspirations qu'au meilleur de notre histoire nous avons tenté et tentons encore de concrétiser. Et il arrive qu'elle porte sur la société d'accueil un regard sans flagornerie, propre à nous révéler à nous-mêmes autant qu'à nous rappeler à nos valeurs.
Cette Turquie qui no...

Bahar Kimyongür, qui est belge comme son nom ne l'indique pas, s'explique dans la revue du jeune barreau de Liège sur ses tribulations en justice, lesquelles reprendront en septembre. Voilà une lecture de quelques minutes qui élève le lecteur et vaut son pesant de consternation et d'émerveillement.

D'une part les qualités humaines de l'interviewé ressortent à l'évidence. Elles étonnent par leur mélange de hauteur de vue, de clairvoyance et de sensibilité sans découragement.

D'autre part un certain monde politique et judiciaire belge, que l'on espère peu représentatif, puisque en tout cas la Cour de Cassation sauve la mise, exhibe une vraie et dangereuse petitesse. Retenez les noms du juge Freddy Troch, du procureur fédéral Johan Delmulle, et accessoirement du président de la cour d’appel de Gand De Graeve, qui nous dessinent une justice de ce pays à faire peur.

Vous savez qu'il est établi par un procès-verbal de réunion, brandi par Josy Dubié devant la presse et au sénat, qu'une vingtaine de hauts responsables de la justice et de la lutte antiterroriste belges ont explicitement cherché un moyen illégal de livrer Bahar Kimyongür à la Turquie. On croit rêver! Au moins un anonyme a-t-il produit la fuite. À cette occasion, la ministre socialiste de la justice nous a appris qu'un projet de procès-verbal n'est pas définitif, tant que chaque membre de la réunion n'en a pas fait retirer ce qu'il voulait. La seule version du procès-verbal qu'elle veut bien reconnaître, est la version finale, càd la fausse! Nous sommes avertis. Ce qui est formidable aussi dans l'histoire, c'est le peu de cas fait de ce scandale par les médias de toutes sortes.

Inévitablement, Laurette Onkelinx est donc citée dans l'entretien ci-dessous. Il semble que ses appétits schaerbeekois, pour lesquels elle a courtisé un électorat turc nationaliste, allant jusqu'à placer un ancien loup gris (extrême-droite nationaliste turque) sur sa liste, et, peut-être, un plan de carrière international qui réclamera un jour la bienveillance de l'Oncle Sam (ceci étant une conjecture purement personnelle), l'ont emporté sur ce qui lui reste de respect de la loi, et surtout de respect de l'esprit de la loi.

Pour autant, que certains ne se réjouissent pas trop vite de voir une éminence du PS tenir un rôle, éminent, dans cette affaire. Car pour ce qui est du MR, les interventions de François-Xavier de Donnéa dans le dossier rappellent à ceux qui voudraient l'ignorer que le parti naturel et originel de l'affairisme reste celui du libéralisme. Certes le PS leur fait désormais concurrence sur ce terrain-là aussi. Mais ne rêvons pas, ça ne blanchit pas le MR. L'Appellation d'Origine Contrôlée de l'affairisme, c'est "MR".

Une certaine Belgique d'en-haut, de droite et de gauche, a décidé que la Turquie du tourisme de masse, des investissements juteux et d'un électorat allochtone nationalisant, valait bien la liberté, voire la peau, d'un concitoyen au nom trop peu chrétien.

Bonne lecture.

Entretien avec Bahar Kimyongür

Source : Sous la Robe, Bulletin de la Conférence Libre du Jeune Barreau de Liège, n° 22, Juin 2007


www.cljb.be

En septembre dernier était publiée dans La Libre une carte blanche intitulée Une jurisprudence d’exception, cosignée par plusieurs enseignants dont des professeurs issus des trois grandes universités francophones du pays : Jean-Marie Klinkenberg (Ulg), Anne Morelli (ULB) et Jean Pestieau (UCL) ainsi que par le sociologue Jean-Claude Paye (1).
L’article fut publié quelques jours avant l’ouverture du procès devant la Cour d’Appel de Gand d’une dizaine de personnes proches du parti DHKP-C, un parti d’opposition turque. Parmi eux, Bahar Kimyongür, un citoyen belge condamné en février 2006 en correctionnel à quatre ans de prison pour «appartenance à une organisation terroriste ».
Commentant la loi de 2003 sur les méthodes particulières de recherche, les auteurs de la carte blanche entendaient dénoncer ses travers et relevaient que l’enjeu fondamental du procès de Gand était de créer une jurisprudence permettant de criminaliser toute solidarité vis-à-vis d’une organisation désignée comme terroriste par les autorités. « Des activités qui relèvent de la liberté d’opinion et d’expression sont aujourd’hui condamnées dans notre pays comme appartenance à une organisation terroriste, et le seront davantage demain si le citoyen ne se mobilise pas. Ce procès nous concerne tous, car il engage l’avenir de nos libertés fondamentales» concluaient-ils.
Non juristes, ils faisaient part de leur préoccupation par rapport à ce texte légal longuement discuté depuis au sein des barreaux et de l’OBFG.
En réalité, le seul délit de Bahar Kimyongür était d’avoir traduit un document du DHKP-C et d’être membre du bureau d’information de cette organisation à Bruxelles. Le 28 avril 2006, il était arrêté aux Pays-Bas sur ordre de la Belgique pour être extradé vers la Turquie. On connaît la suite: la justice hollandaise refusera de prêter le flanc à cette mascarade tandis que certains parlementaires belges demanderont des explications au gouvernement belge qui restera dans l’embarras.
Un an plus tard, presque jour pour jour, la Cour de Cassation rendra un arrêt à la fois inattendu et courageux (2). Elle y dénonce comme irréguliers, vicieux et viciés les procès de première instance et d’appel à charge des onze membres présumés du DHKP-C.
Se basant sur l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme, la Cour déclare suspecte et entachée de suspicion la nomination du juge Freddy Troch, intentionnellement désigné à la tête du Tribunal correctionnel de Bruges pour être certain d’aboutir à un verdict à la sévérité exemplaire. Mais la Cour de Cassation met aussi sur la sellette le Président de la Cour d’Appel de Gand De Graeve qui a autorisé cette manoeuvre illégale et le Procureur fédéral Johan Delmulle qui en a été l’instigateur.
Indirectement, c’est la Ministre de la justice elle-même qui se trouvera visée. Bahar Kimyongür et trois autres détenus furent immédiatement libérés.
Aujourd’hui, à une époque où les opinions politiques dissidentes deviennent vite suspectes, il nous a semblé utile et important de revenir sur cette affaire car elle révèle de manière consternante les travers d’une réglementation dangereuse et potentiellement liberticide. Bahar Kimyongür, figure médiatique et centrale de ce procès, a gentiment accepté de répondre aux quelques questions qui suivent.

1. Comment commentez-vous la décision de la Cour de Cassation du 19 avril 2007?

Surprenante dans la logique de notre procès qui était éminemment politique et logique du point de vue du droit. Surprenante car vu la tournure des événements, rien ne laissait présager que le jugement de première instance et l’arrêt en appel seraient anéantis.
Tant d’irrégularités avaient émaillé l’instruction et le procès, tant de mauvais traitements ont été infligés aux condamnés et surtout à mes codétenus incarcérés à la prison de Bruges qu’il aurait semblé illusoire de croire en une quelconque remise en question de cette affaire par une quelconque juridiction. Le matin de ce mémorable mercredi 19 avril, j’ai hésité jusqu’à la dernière minute avant de quitter ma cellule de la prison de Nivelles pour me rendre à l’audience en cassation. Je navais aucune raison d’y croire. Je remercie cordialement le président de la cour de cassation de m’avoir donné tort.

2. Quelles ont été les grandes étapes de votre procès ?

Tout a commencé le 26 septembre 1999, lorsque la police découvre dans un appartement à Knokke des militants présumés du mouvement marxiste turc DHKP-C dont Fehriye Erdal, des archives de ladite organisation, du matériel informatique, des faux cachets, des faux papiers et quelques pistolets.
Les personnes interpellées passent quelques mois en détention préventive puis sont relaxées. L’affaire ne semble pas vraiment susciter l’émoi. Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York qui servent de prétexte aux guerres étasuniennes d’occupation, de nombreux États adoptent des législations antiterroristes d’exception sous la pression américaine. La Belgique, en bon élève, se dote d’une loi antiterrorisme le 19 décembre 2003.
En juin 2004, en tant qu’attaché au bureau d’information du DHKP-C situé en plein coeur du quartier européen à Bruxelles, j’accorde une interview à la chaîne RTL dans laquelle je commente un communiqué du DHKP-C qui présente ses condoléances à la population turque suite à une explosion accidentelle qui coûta la vie à trois citoyens innocents. Sur les pressions du député de droite François-Xavier de Donnéa, une enquête est menée à mon encontre. Du coup, la justice ressort l’affaire de Knokke et décide de faire un procès global pour « terrorisme », « association de malfaiteurs » et «organisation criminelle » avec lintention claire d’éradiquer toute forme d’expression de sympathie envers le DHKP-C. C’est en soi un projet périlleux pour les droits démocratiques et les libertés fondamentales puisque le DHKP-C en Belgique, ce sont des concerts, des pique-niques et des manifestations pacifiques pouvant rassembler au total plusieurs milliers de personnes essentiellement parmi les immigrés économiques et les réfugiés politiques de Turquie.
Pour revenir sur la chronologie du procès, le 6 décembre 2005, la chambre des mises en accusation de Bruges refuse la demande de traitement du dossier en assises et renvoie celui-ci devant le tribunal correctionnel.
Le 23 janvier 2006 commencent les débats sur le fond.
Le 28 février 2006, sept des onze inculpés reçoivent des condamnations lourdes allant entre quatre et sept ans de prison. Trois de mes co-inculpés sont arrêtés sur le champ. J’écope de quatre ans de prison pour appartenance au DHKP-C mais étant le seul Belge parmi les condamnés et en raison de mes nombreuses attaches (familiales et professionnelles), je bénéficie du droit de comparaître librement à mon procès d’appel.
Fehriye Erdal disparaît comme on le sait. Le dirigeant du DHKP-C Dursun Karatas, et l’avocate Zerrin Sari, sont respectivement condamnés à 6 et 4 ans de prison ferme par contumace.
Le 28 avril 2006, je suis arrêté aux Pays-Bas et passe 68 jours dans l’antichambre de l’enfer des prisons turques. Motif de mon arrestation : un mandat d’arrêt international émis à mon insu par les autorités judiciaires turques parce qu’en novembre 2000, j’ai chahuté le ministre turc des affaires étrangères de l’époque, M. Ismail Cem, dans l’enceinte du parlement européen au moment où il se mit à mentir au public à propos des prétendues avancées démocratiques de la Turquie. Le 4 juillet 2006, le tribunal de La Haye décide de me libérer en raison du caractère ridicule de l’acte d’accusation turc.
J’échappe ainsi à la torture et à une condamnation probable de 15 ans de prison dans le tristement célèbre pénitencier de haute sécurité « de type F » à Sincan dans la banlieue d’Ankara. Aujourd’hui, nous sommes quasi sûrs, notamment grâce à un procès-verbal publié dans les quotidiens le 19 septembre dernier que des hauts fonctionnaires de l’État se sont rendus coupables de forfaiture en organisant mon enlèvement aux Pays-Bas.
Le 7 novembre 2006, les juges de la cour d’appel de Gand m’attendent au tournant et alourdissent ma condamnation d’un an, faisant passer celle-ci de quatre à cinq ans de prison ferme. Je suis immédiatement conduit à la prison de Gand. Entre-temps, mes co-inculpés incarcérés le 28 février subissent un régime d’isolement inhumain.
Le 19 avril 2007, la cour de cassation brise l’arrêt sur base d’une « apparence de non-impartialité » dans la nomination du juge Freddy Troch en premier instance.
Le juge Troch n’est pas n’importe qui. A lépoque de l’opération « Rebel » qui consistait à ficher plus de 92.000 Turcs de Belgique, il présidait le Comité P. Cette opération fut menée en étroite collaboration avec la police turque pourtant connue pour ses malversations et ses prouesses en matière de torture.
Troch est un conservateur invétéré du CD&V à l’instar du procureur fédéral Johan Delmulle.

3. Qui selon vous en fut l’instigateur principal et pour quelles raisons ?

D’abord, l’État turc bien entendu. Cet État si fidèle à Washington depuis la fin des années 40, a tenté de tout temps et par tous les moyens, y compris par des moyens militaires, d’éliminer ses adversaires politiques. Les autorités turques peuvent également compter sur un large lobby composé d’élus d’origine turque, d’hommes d’affaires ou de parlementaires belgo-belges qui ont d’énormes intérêts financiers en Turquie, à l’instar de François-Xavier de Donnéa via la banque Dexia. Le procureur fédéral Johan Delmulle voulait lui aussi en découdre avec les 11 inculpés du procès DHKP-C, autant par ambition personnelle que par motivation idéologique. En toute évidence, il tenait mordicus à bâtir sa notoriété sur nos condamnations lourdes. Delmulle est un maccarthyste de la pire espèce acquis à la « war on terror » de Georges Bush, et pour qui un mouvement marxiste tel que le DHKP-C n’a pas droit de cité et encore moins droit d’exister quand bien même il fut inoffensif en Belgique.
Rappelons que ce procureur fédéral présida en personne la fameuse réunion du 26 avril 2006 au ministère de la justice destinée à organiser ma livraison aux autorités turques via les Pays-Bas. Dans cet acte de dénonciation à la police néerlandaise, on peut y voir la cruauté à l’état brut d’un individu prêt à mettre l’un de ses concitoyens à la merci de la police politique turque. On peut y voir du racisme puisque ma nationalité belge ne compte pas pour lui. On peut aussi y voir du mépris à l’égard de la justice belge puisqu’au moment où ce procureur ma dénoncé auprès de son homologue néerlandais, j’étais en attente d’être jugé en appel à Gand et donc libre de voyager.

4. Certains médias vous ont présenté comme « un activiste kurde » alors que vous êtes de nationalité belge. Quelles sont les raisons qui expliquent votre engouement pour la « cause kurde »?

En réalité, je n’ai absolument rien de Kurde. Je suis un Belge né à l’hôpital français à Bruxelles ! Mes parents sont originaires de Turquie. Mais ils sont ni Turcs ni Kurdes. Ils sont Arabes de la ville d’Antioche. La fameuse Antioche dont parle la Bible et où se trouve l’église de Saint-Pierre, la première église du monde. La fameuse Antioche prise par les Croisés en 1098. La fameuse Antioche, chef-lieu d’une province majoritairement arabophone occupée par la France entre 1919 et 1939 puis offerte par la France à la Turquie et que revendique la Syrie depuis. Je soutiens bien entendu la résistance du peuple kurde pour son droit à l’autodétermination. Le peuple kurde est la plus grande nation du monde sans État et le droit à l’éducation dans la langue kurde reste toujours interdit en Turquie. Cependant, mon combat n’est pas de type nationaliste ni séparatiste. Je suis un socialiste révolutionnaire. Et c’est à ce titre que je sympathise avec le DHKP-C qui se bat pour l’indépendance de la Turquie, la démocratie et la justice sociale mais aussi pour les droits culturels de toutes les minorités. En Europe et surtout en Belgique où la droite fasciste turque est relativement puissante, on oublie trop souvent que l’on peut être Turc et de gauche et qu’en Turquie, outre les Kurdes et les Turcs, plus de quarante nationalités et minorités nationales cohabitent : les Lazes, les Circassiens, les Pomaques, les Géorgiens, les Bosniaques, les Assyriens, les Grecs, les Arméniens, les Azéris...

5. Comment cette cause se définit-elle ? Etes-vous optimiste par rapport à la situation du peuple kurde en Turquie ?

On assiste actuellement à une escalade du conflit entre l’armée turque et le PKK, principal mouvement de guérilla kurde. Ce conflit exacerbe dangereusement les nationalismes turc et kurde.
L’extrême droite turque profite des crispations nationalistes pour mener des actions de lynchage contre les manifestations les plus pacifiques. Actuellement, si vous défilez dans les rues pour défendre les droits des prisonniers politiques, des travailleurs ou des étudiants, vous risquez d’être pris à partie tant par la police que par des hordes de « Loups Gris » sous prétexte que vous cautionnez le séparatisme kurde ! D’autre part, l’armée turque qui prône la laïcité sous sa forme la plus antidémocratique et la plus intégriste manipule la contestation sociale en mobilisant les foules contre le gouvernement de Tayyip Erdogan pour son caractère prétendument islamiste et antirépublicain. Si l’habit ne fait pas le moine, il ne fait pas l’imam non plus. Le parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan est certes ultralibéral, proaméricain et conservateur, mais le voile des épouses des membres de son équipe ne fait pas de celui-ci une confrérie religieuse menaçant « les principes de Mustafa Kemal Atatürk ». En bref, l’armée turque qui a toujours soutenu les mouvements islamistes contre les forces de gauche mise aujourd’hui sur de faux clivages pour restaurer son pouvoir. Dans ce climat de polarisation tous azimuts, de lynchage et d’hystérie nationaliste, les alternatives de gauche sont de plus en plus marginalisées.
Il faut également admettre que la violence démesurée des nationalistes kurdes du PKK ne rend pas leur cause plus légitime ni ne facilite la tâche des démocrates.
Mais je reste confiant car de toute façon, les forces progressistes n’ont jamais connu de périodes tranquilles. Pour exterminer la gauche, l’armée turque soutenue par la CIA, le grand patronat et les seigneurs fonciers turcs, a perpétré deux coups d’état, l’un en 1971 et l’autre en 1980. De nombreux leaders de gauche ont été pendus, fusillés, enlevés et torturés à mort. Des centaines de militants de gauche, pour la plupart du DHKP-C, continuent de peupler les prisons turques. Malgré tout, la gauche a survécu. Son activité sétend sur tout le territoire turc et de manière plus notoire dans les bidonvilles situés en périphérie des grandes métropoles comme Istanbul, Ankara, Adana et Izmir.

6. Votre carte de visite mentionne que vous êtes archéologue, traducteur et guide touristique. Ce n’est pas de cette façon que les médias vous ont présenté. Quel a été votre parcours ?

Quand on vous appose le label terroriste sur la figure, il n’est vraiment pas facile de s’en débarrasser. Pour ceux qui me connaissent, ma condamnation pour terrorisme est pour le moins grotesque. D’abord parce que je suis un militant des plus pacifiques comme on en trouve dans toutes les manifestations antilibérales ou dans toutes les associations des droits de l’homme. Je me bats depuis plus de douze ans pour la démocratisation de la Turquie notamment à travers la dénonciation des mauvais traitements que subissent les prisonniers politiques dans les prisons spéciales de type F.
Ma militance ne m’a hélas pas permis de me consacrer à mon métier et à ma passion première : l’archéologie.
En tant que licencié en histoire de l’art et archéologie à l’Université libre de Bruxelles (ULB), j’ai rêvé, bien avant mes études, d’entreprendre des fouilles à Antioche, dont les fondations hellénistiques se sont enfoncées au fil des siècles et des séismes destructeurs.
Mais ma conscience ne m’autorisa pas à déserter les tranchées de mon combat pour une Turquie plus juste dans un monde plus juste. Le choix entre les chantiers de fouille ou les tranchées de la lutte a été très dur pour moi. Mais actuellement, le dilemme est définitivement résolu à cause du mandat d’arrêt Interpol qui m’empêche de quitter la Belgique. Mes chances de voyager sont définitivement réduites comme peau de chagrin puisque légalement, il n’existe aucune possibilité de recours à un mandat pareil. Chagrin, cest vraiment le mot. Ce chagrin, je le partage avec mon épouse Deniz qui risquerait d’être arrêtée voire extradée vers la Turquie en cas de déplacement vers l’étranger, elle aussi, pour avoir participé à cette action de protestation contre le ministre turc en novembre 2000.
Sa situation est encore plus délicate car d’une part, le procureur du Roi de Bruxelles s’oppose à sa nationalité belge pour des raisons explicitement politiques et d’autre part, l’ambassade de Turquie à Bruxelles lui a confisqué son passeport turc.
Voilà, mon parcours. Rien de vraiment extraordinaire. Rien de vraiment banal.
Hier, je pouvais parler de parcours parce qu’il y avait du mouvement.
Aujourd’hui, je suis entravé par des obstacles de taille : la loi antiterroriste, la reprise du procès en septembre, le mandat Interpol, la filature policière...

7. Quel regard portez-vous sur la justice belge aujourd’hui ?

Un regard des plus mitigés. Je constate que les fabricants de la peur et les marchands de sécurité n’occupent plus uniquement les plateaux de télévision, les meetings électoraux ou les états-majors.
L’omnipotence dont jouit le procureur fédéral Delmulle, l’arrogance et l’agressivité dont il a fait preuve tout au long du procès ne me rassurent guère. Cet individu dangereux, sans foi ni loi, n’a cessé de mentir pour se tirer d’affaire. Ainsi, vous le citez dans un tract et il présente cela comme une menace de mort.
Vous vous défendez contre ces calomnies et il vous accuse de recourir à la « contre-stratégie terroriste ». Vous participez à un camp de vacances familial et il en fait un camp d’entraînement militaire.
Vous parlez de la répression en Turquie et il fait de vous un tueur sanguinaire. Je ne connais pas suffisamment les mécanismes de la justice pour me lancer dans une analyse de fond. Je constate néanmoins que des juges en arrivent à être impressionnés par ce genre de shows. Prenons l’exemple des juges de la cour d’appel de Gand : ils se sont carrément érigés en arbitres du conflit en cours en Turquie, allant jusqu’à justifier le coup d’état fasciste du 12 mars 1971 face à la radicalisation du mouvement ouvrier. Que des juges belges en viennent à cautionner un régime fasciste ou même à émettre un avis unilatéral sur la lutte en Turquie est tout simplement ahurissant. Les tribunaux de sûreté de l’État récemment dissous grâce aux pressions européennes et aux mouvements sociaux turcs m’ont soudainement semblé si proches...

(1) «Une jurisprudence d’exception », La Libre du 8/09/2006.
(2) Cass., 19/04/2007, arrêt n° P.06.1605.N/10.

Propos recueillis par Eric Therer

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