Carte blanche publiée dans Le Soir de ce mercredi 31 janvier
Essoufflé le mouvement altermondialiste ? Cette affirmation, qui semble être
devenue depuis quelques temps la nouvelle ritournelle d'une certaine presse,
en rappelle une autre, proférée au lendemain des manifestations de Seattle
contre les excès de l'OMC (décembre 1999) par les commentateurs étasuniens
les plus autorisés : cette « rébellion » était selon eux un feu de paille.
Moins de dix ans plus tard, le refrain est réemprunté. Mais qu'en est-il au
juste ?
Il est d'abord paradoxal de taxer d'essoufflement un mouvement qui continue
de posséder un véritable pouvoir de mobilisation : près de 60.000 personnes
se sont par exemple rassemblées à Nairobi, pour le premier Forum social
mondial organisé en Afrique, alors que le premier Forum social de Porto
Alegre avait attiré moins de 15.000 personnes en 2001. Mais la force de l'
altermondialisme ne se mesure pas à l'unique aune de sa seule capacité à
drainer les foules, elle dépend avant tout de sa capacité à peser sur l'
opinion publique mondiale, et en particulier sur le cours des décisions
politico-économiques à visée internationale. Evidemment, cette portée
politique n'est pas simple à évaluer. D'abord parce que le mouvement
altermondialiste, très diversifié, est un « mouvement de mouvements » par
définition hétérogène et dont l'évaluation de l'impact « politique » dépend
du point de vue emprunté, réformiste ou radical. Ensuite parce qu'il dépend
de l'endroit dont on parle : la vigueur, la composition et l'impact des
mobilisations altermondialistes est hautement dépendante des contextes
politiques nationaux. Enfin parce que l'influence de cette société civile
planétaire est diffuse, indirecte et difficile à isoler des autres facteurs
qui agissent à l'échelle internationale.
Pour autant, force est de reconnaître que la perception de la globalisation
et les relations internationales qui en découlent ont nettement évolué ces
dernières années, et que le mouvement « alter » n'y est pas étranger. Alors
que les années 1990 consacraient les bienfaits du « consensus de
Washington » et du « laisser-faire » financier, cette « pensée unique »
semble désormais moins populaire. Citons en quelques illustrations : une
coalition de pays en développement, emmenée par le Brésil, l'Inde et l'
Afrique du Sud, pèse de tout son poids depuis 2003 pour infléchir les
rapports de force au sein de l'OMC ; de nombreux pays, Thaïlande,
Argentine, Brésil, Indonésie, Philippines, Uruguay, etc. ont utilisé leurs
réserves de changes pour rembourser de manière anticipative leurs dettes au
FMI et ainsi s'affranchir de ses « conditionnalités » d'ajustement
structurel, plongeant les institutions financières internationales dans une
crise d'identité ; les pays asiatiques, victimes d'une redoutable crise
financière en 1997-98, ont mis sur pied en 2005 un fonds de réserve
régional, l'initiative de Chiang-Mai, pour anticiper d'éventuelles
nouvelles attaques spéculatives ; près de 80 gouvernements ont adopté en
2005, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, une déclaration en
faveur de taxes globales et de sources novatrices de financement du
développement ; la menace des changements climatiques sur les équilibres
économiques et sociaux fait de plus en plus consensus et plusieurs Etats des
Etats-Unis ont entrepris de réduire leurs émissions de CO2, malgré l'autisme
de l'administration Bush en la matière ; l'échec de l'option militaire
unilatérale est, moins de quatre ans après la guerre préventive en Irak,
devenu patent ; plusieurs gouvernements du Sud, en particulier en Amérique
latine, s'emploient à promouvoir des modèles alternatifs et certains de ces
gouvernements émanent directement des mouvements paysans indigènes (Bolivie)
ou de la coalition Jubilé Sud en faveur de l'annulation de la dette du
tiers-monde (Equateur).
Le mouvement altermondialiste ne doit cependant pas pour autant crier
victoire. Le grippage des institutions globales les plus iniques n'indique
pas pour autant l'émergence de mécanismes de régulation mondiale plus
démocratiques. Au contraire, les forces néo-conservatrices restent
puissantes et le processus de reconfiguration actuel fait la part belle aux
relations bilatérales directes entre nations, au sein desquelles les
rapports de force jouent à plein. La soumission des sociétés aux impératifs
d_une compétition économique internationale sauvage reste à l'agenda, malgré
le fait de moins en moins contesté qu'elle est synonyme de déclassement et
de précarisation pour des groupes sociaux entiers, au Nord comme au Sud.
Certes, malgré son hétérogénéité, le mouvement « alter » a réussi à définir
des revendications communes dont l'application impliquerait une reprise en
main démocratique de la sphère économique et financière, comme l'annulation
de la dette du tiers-monde, la taxation des transactions financières
internationales, la réduction des émissions de CO2, l'élimination des
paradis fiscaux, la promotion de la souveraineté alimentaire ou le
financement international de biens publics mondiaux. Mais la difficulté pour
ce mouvement est d'aboutir à des débouchés politiques mondiaux, qui
impliquent par définition de mettre d'accord des dizaines de gouvernements
de par le monde, ils sont 150 à l'OMC et plus de 180 au FMI. Comme l'a par
exemple démontré le vote par le parlement belge de la loi sur la taxe sur
les transactions financières, les débouchés politiques au niveau national ne
sont pas adaptés à l'exigence de nouvelles régulations et institutions
internationales. Là se trouve le principal défi du mouvement « alter » qui,
loin de s'essouffler, entame une seconde vie. C'est pourquoi l'
altermondialisation n'est pas un sprint, mais une course de fond !
Arnaud Zacharie (CNCD-11.11.11) et François Polet (CETRI).
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