| Un an sous le signe du Mc Do ou la simple application du capitalisme | Par Anto (cp), Monday, Nov. 27, 2006 at 2:56 AM
|
D’un peu plus d’une année passée sous le signe du clown Ronald
Mc Donald’s ou la simple application du capitalisme
Préambule
La façon de vivre son expérience à Mc Donald’s, je pense, diffère très largement d’un employé à l’autre. Je parlerais donc ici de mon propre ressenti. Je n’écris ce court texte qu’à ce jour, car la prise de recul nécessaire à une description globale a nécessité du temps. Je souhaite démontrer que par la description du fonctionnement d’un restaurant de la célèbre chaîne de fast food, il est possible de comprendre une bonne partie des mécanismes du système capitaliste.
Contexte
En septembre 2004, je quittais pour la première fois de manière prolongée le domicile parental pour aller m’installer à Grenoble, où j’intégrais la 1° année d’Ecole Supérieure de Commerce. L’autonomie financière étant un gage de liberté de choix et d’action, je pris la décision de trouver ce que l’on appelle communément un petit boulot. Soit dit en passant la notion de petit boulot est quelque peu péjorative puisque beaucoup d’employés passent plus de temps sur leur lieu de travail que sur les bancs de la Fac.
Je bénéficiais d’un peu d’expérience en restauration « classique », et avais besoin d’horaires assez flexibles. Et au niveau des horaires flexibles, y’a pas à dire, Mc Do c’est les rois. Ca avait beau faire plusieurs années que je n’étais pas allé bouffer (le terme manger n’est pas approprié) dans un fast food pour des raisons éthiques, j’avais décidé de faire un compromis, voire un grand écart et donc de postuler chez l’empereur du hamburger. Envoi de CV fin août, entretien le 15 septembre, signature d’un CDI de 18h hebdomadaire et embauche le 30 septembre en tant que « caissier ». Maintenant l’histoire peut commencer.
Le personnel
Il me semble normal de commencer par le grand point positif du Mc Do : le personnel. J’ai eu et y gardé de très bons amis. 90% des employés (équipiers qu’on s’appelle entre nous) du McDo de l’Aigle à Grenoble étaient là pour les mêmes raisons que moi, c'est-à-dire des raisons financières. Beaucoup d’étudiants, quelques jeunes sans trop de diplôme, d’autres qui avaient menés études et McDo en parallèle pendant un temps mais qui à un moment ont préféré leur uniforme bleu ciel à leur cartable et un vieux parachuté ici par le destin. Une cinquantaine en tout, soit autant de potes potentiels. On retrouvait pas mal de filières universitaires au sein du « resto ». A mon arrivée les psychos représentais une bonne partie de la troupe, pas mal de littéraire aussi. Puis les éco se sont renforcés et enfin les sciences po ont fait leur apparition. Ceci tient au fait, que les assistants de direction chargés du recrutement demandaient aux candidats s’ils connaissaient déjà des employés et ces mêmes employés faisaient pression pour qu’on embauche leur pote. La paix sociale est la seule garantie de la profitabilité, on le verra par la suite.
J’ai rencontré au Mc Do des gens d’origines et de nationalités diverses : sénégalaise, guinéenne, gabonaise, marocaine, tunisienne. Presque toutes les anciennes colonies françaises, en fait, qui se retrouvaient là sous la bannière symbole du boulot précaire. Il arrivait parfois qu’on se retrouve avec une cuisine 100% africaine. Le racisme ne peut pas véritablement existé dans un Mc Do : tous dans le même petit bateau, il y a plutôt intérêt de se serrer les coudes. Bien évidemment il y avait certaines inimités, sur lesquelles prévalait tout de même une tendance à la solidarité, que seule la pression réussissait à rompre.
L’ordre hiérarchique
Le Mc Do où je bossais appartient à Mc Do France. Sa structure hiérarchique est donc celle que l’on retrouve dans tous les Mc Do de ce type (pas forcément chez les franchisés). Je vais vous faire un schéma, qui sera assez simple à comprendre.
Directeur -> Assistant de direction -> Manager -> Swing -> Formateur -> Equipier
Vous l’avez compris, rien de plus verticale comme organisation. A chaque niveau hiérarchique, un type de décisions et un rôle spécifique. L’équipier obéit au formateur, qui obeit au swing,… Une belle hiérarchie bien pesante, celle qui fait que quand t’es en bas de l’échelle, tu ne prends aucune décision seul, pas même celle d’aller pisser.
De toute manière pourquoi prendre des décisions alors que toute action est strictement normée et que sortir de cette norme implique des remontrances : une norme pour faire le nœud des sacs poubelles, pour se laver les mains, pour curer les chiottes, pour casser les cartons, pour dire bonjour aux clients, pour disposer les steacks,… la créativité limitée à son minimum. Taylor serait émerveillé et Ford pantois devant tant de cadres de procédures. En fait je ne crois pas me rappeler d’une seule action non normée.
L’exemple du lobbie est marrant. Déjà, rien que le nom, je le trouve drôle, tout ça pour dire passer le balais, nettoyer les tables, ranger les plateaux, faire les chiottes, sortir et compresser les poubelles. C’est vrai que lobbie ca fait mieux. Toutes les 30 minutes voire toute les heures selon le moment de la journée, le manager se dit « merde le lobbie ! », il appelle un swing : « Y’a quelqu'un qui a fait le lobbie récemment ? », le swing passe soit par le formateur soit direct aux équipiers : « tiens toi ça fait un moment que je ne t’ai pas vu y aller, allez go ! T’as 10 minutes, j’veux qu’ça soit parfait ». Voila comment tout se décide alors que tout le monde sait pertinemment que la salle est crade. Il me semble tellement plus naturel d’aller nettoyer de soit même, m’enfin ça doit être mes tendances libertaires.
Il n’y a pas vraiment d’antagonisme entre les niveaux hiérarchiques tout simplement car tout le monde est passé par le niveau équipier. Tout le monde sait ce que sait que d’être tout en bas et donc profite à sa façon de la « chance » d’être monté un peu en grade : le privilège d’envoyer les gens faire les poubelles, la légitimité pour passer un savon à quelqu'un,... Conséquence le système se reproduit à volonté. Ceux qui ne l’acceptent pas se cassent les autres restent et le perpétuent. Il faut quand même bien se rendre compte que beaucoup décident de se tailler : sur un groupe de 5 nouveaux au bout de 6 mois il en restait 1 ou 2, voire pas du tout suivant les périodes. Les cas de licenciements sont très rares : l’employé démissionne quand il est à bout.
L’organisation est au service de la productivité, tant est si bien qu’elle frôle souvent le ridicule. Une grève du zèle serait fatale à tout Mc Do : il est impossible de réaliser toute les procédures selon la norme exacte. La liberté est donc dans l’adaptation, mais bien entendu jamais dans la création. Le pire c’est que tu rentres assez vite dans ce système. On t’a tellement rabâché que la plonge se faisait comme ça et un sundae comme ci, que lorsqu’un nouveau fait les choses à sa façon, tu lui dis qu’il n’y a pas mille façons de nettoyer le sol et lui montre la procédure à suivre. La reproduction, j’vous dis !
Les clients
Il est impossible de définir un client type : tous les âges, les classes sociales, les origines sont représentées. Personne ne manque à l’appel : des jeunes teuffers, des mecs au chômage, des vieux accompagnant leurs petits enfants, des business men, des étudiants, des mecs de cités, j’y ai même servi Riké, le chanteur de Sinsemilia (l’ex-groupe rebelle) …
Trop souvent, le caissier est traité comme de la merde : « plus de sauces !!! » « Changez-moi ces frites, elles sont tièdes ». A croire que chez Mc Do la politesse est prohibée et que les employés sont des sous-humains auxquels on ne doit aucun respect. C’était toujours amusant d’être prit de haut, du genre « de toute manière vous ne comprenez rien, c’est pour ça que vous êtes employés ici ». Sauf qu’il y a peu d’entreprise qui peuvent se vanter d’avoir un personnel aussi scolairement qualifié, ce qui n’est pas forcément preuve de génie, mais au moins d’une certaine capacité à réfléchir. Mais le client est roi, il le sait et en abuse.
Et puis il y avait aussi nos « fous ». Ceux qui dans la vie quotidienne passent inaperçus, mais qui de par la fréquence de leur visite étaient connus de tous dans le resto. Il y’avait celui qui ne marchait que sur les lignes du carrelage et passait donc sa commande à moitié en équilibre, il y’avait celui qui connaissait les prix de tous les sandwichs dans chaque restos de la région grenobloise, et qui ne pouvait s’empêcher de te le réciter : « le filet-o-fish, il est à seulement 2,70 € à Comboire, ici c’est 2,80 ! Mais par contre les nuggets par 6 c’est 3 € à St Martin d’Héres, avant c’était 2,80 comme ici,… », il y avait aussi les deux en twingo rouge qui tous les soirs passaient au drive pour commander : « Comme tous les jours, 2 café, 4 crêmes » et qui criaient mon nom sans arrêt, pour me montrer qu’ils m’aimaient bien.
Il y a, tout de même, une constante chez les clients, c’est qu’ils ne sont jamais satisfaits, mais étrangement reviennent sans arrêt. Encore une fois c’est le caissier qui ramasse : « Et cette fois, vous n’oubliez pas ma paille ! » ; « J’espère que vous n’avez pas fait d’erreur, parce que la dernière fois il me manquait encore un sandwich »,… En fait, au bout d’un moment t’es blindé, tu dis oui, esquisse un sourire et passe au client suivant. Finalement la personne que tu as en face de toi est réduite à son statut de consommateur et perd totalement celui d’Humain.
Ce type de relation est tout de même très révélateur du système marchand dans lequel nous vivons. Un client qui considère la personne en face de lui comme un quasi-esclave tout simplement parce qu’il paye, et l’employé qui ne voit en face de lui que des consommateurs et non des êtres-humains. La pression
Ce système hiérarchique est idéal pour une pression optimale (ou maximale, comme vous voulez). On appui un peu sur le haut et la force se démultiplie en descendant. Tout le génie de ce système se trouve là : tout le monde est à blâmer ; tout le monde est à plaindre. Tous victimes et tous bourreaux, exceptés les nouveaux qui sont uniquement victimes pendant 1 mois ou deux, durée de la période d’essai.
L’informatique permet d’avoir les chiffres en temps réel : chiffre d’affaire, nombre de clients à l’heure, moyenne des achats,… Et les ordinateurs sont bien entendu en réseaux avec les directions régionales et nationales. Un incident sur la voie du drive, les chiffres stagnent, la direction régionale téléphone « qu’est-ce qui se passe bordel ? ». Et voila le processus est enclenché. Simple comme bonjour. De toute manière même si la direction n’appelle pas, les managers sont bien obligés d’anticiper le coup et donc se chargent eux-mêmes de mettre la pression. Plusieurs fois par mois, un client mystère vient se fondre parmi les autres clients et mesure le temps de service, sa qualité, la qualité des hamburgers, l’application des procédures,… Tous les trimestres le couperet tombe : « les ptits gars va falloir aller plus vite, si vous voulez des primes ». Les primes sont calculées à partir d’évaluation individuelle et d’évaluation du restaurant. Si tu fais le con, tu pénalises tout le monde, mieux vaut rester dans le rang. Une soirée où les chiffres ne sont pas bons, sera une soirée mauvaise ambiance où chacun râle, où l’on finit même par s’engueuler avec ses potes. Conséquence mieux vaut tout faire pour que les résultats soient les meilleurs possibles,… au plus grand bénéfice de Mc Do. Même moi, qui avait à l’époque un minimum conscience de la perversité de ce système, impossible de m’y soustraire. J’étais généralement au drive : soit à la prise de commande, soit à la confection des commandes soit à leur vérification et leur passage aux clients. Si ça n’avance pas assez vite, s’il y a des erreurs et bien tu fais comme tout le monde tu gueules : « Allez A. bouge ton cul, ça fait 30 secondes que j’attends » « Ce n’est pas ma faute, c’est B. qui fait des erreurs de commandes depuis le début ». Le rythme est effréné, impossible de prendre du recul et de se dire que finalement 90 bagnoles ou 100 bagnoles à l’heure, ça ne changera rien à ta vie, ni à celles de tes collègues. A part peut être le grand honneur, d’avoir son nom sur l’affiche des records mensuels. Si l’organisation sait taper, elle sait aussi « récompenser ». Un équipier traîne un peu, c’est pas grave, un autre l’enverra au lobbie et le remplacera. Les pions sont quasi interchangeables à volonté. Un employé qui s’en va, un autre arrive. Si des machines pouvaient faire le même boulot pour moins cher, on ne leur ferait pas longtemps concurrence.
Après avoir rédigé ce paragraphe, je lisais un texte de Cornelius Castoriadis et y ai trouvé un extrait tout à fait bien adapté à ce que je venais de décrire. Je l’insère donc à mon récit :
« On peut dégager dans l'évolution de la production capitaliste de grandes constantes, exprimant la tendance permanente du capital à asservir le travail. La division des tâches est poussée à l'absurde, non parce qu'elle augmenterait la productivité (au-delà d'un certain point elle la diminue), mais parce qu'elle est le seul moyen de soumettre un travailleur qui résiste en rendant son travail absolument quantifiable et contrôlable, et lui-même intégralement remplaçable. » - Socialisme ou Barbarie N°32 – 1961. Merci Monsieur Castoriadis, ce n’est pas pour rien que je vous tiens en grande estime.
Le non sens
J’ai eu la grande chance de me blesser et d’être arrêter durant 2 mois : de septembre à décembre 2005. Après 2 mois d’arrêt j’ai repris le boulot pendant 1 mois, me suis blessé à nouveau, s’en était fini du Mc Do. Mais je dois dire que ce dernier mois a été très instructif : j’ai pris le temps d’observer et de comprendre ce qui se passait. Un peu de temps pour regarder en arrière et comprendre que tout cela ne rimait à rien. Imaginez-vous pendant 2 heures à remplir des gobelets de Coca. Soit dit en passant ce n’est pas du Coca mais uniquement du sirop auquel on rajoute de l’eau et du gaz. Et encore ça ce n’est pas le pire des postes. Le plus affreux : les frites. Pendant plusieurs heures le jeu consiste à plonger des frites dans l’huile, les remuer, les sortir, les saler et les mettre en « sachet ». Forcément, durant les grosses soirées, les sachets disparaissent plus vite que tu ne les remplis, et il faut bien avouer que d’avoir sans arrêt 10 personnes au cul qui n’arrêtent pas de demander « 3 grandes frites, 1 moyenne patate » « 1 petite frite, 2 grandes patates »,… a une certaine tendance à pouvoir faire péter les plombs à n’importe qui. Les friteuses sonnent toutes les 2 et 4 minutes jusqu’à ce que tu appuies sur le bouton, la procédure veut que les frites soient plongés en décalé, il y a 6 bacs, autant dire toujours quelque chose qui sonnent et te rappelles que tu dois te magner. Le comble c’est que ces frites sont dégeulasses et qu’on te les vend 2 € la « grande » portion (soit 3 baguettes de pain). Je n’ai jamais eu le « bonheur » d’être en cuisine (jamais voulu et ma coupe de cheveux ne s’y prêtait pas vraiment) mais qu’est-ce que j’admirais le mec qui toastait les pains briochés. Un esthète du travail à la chaîne, le mec.
Et puis il y a les producteurs en cuisine qui doivent anticiper la demande pour que le client n’attende pas, et donc faire préparer des sandwichs en avance. Mission quasi impossible, vous en conviendrez. Conséquence des dizaines de sandwichs foutus à la poubelle au bout de 12 minutes. Remarque c’est tout ce que cette bouffe mérite. Ca ne m’aurait peut être même pas fait si mal au cœur s’il n’y avait pas de SDF qui mendiaient dehors. Cette bouffe en plus d’être insipide, représente le paroxysme du gaspillage d’énergie : de la viande à tire larigot, des produits provenant des 4 coins du monde et bien sûr toujours congelés : oignons, steaks, frites, pâtisserie,… et même le jus d’orange concentré. De l’énergie pour produire, puis pour congeler, puis pour suremballer puis pour transporter, puis pour décongeler, puis pour cuire ; des dizaines d’employés qui se cassent le cul pour finalement tellement de déchets.
Tu finis, il est 1h30 du mat, t’as qu’une envie c’est de te saouler avec tes collègues, de toute manière tu es trop sur les nerfs pour aller te coucher. Tu sors jusqu’à 5h du mat, tu te lèves à 14h, l’heure d’aller bosser.
L’institution Mc Do, dans son organisation interne, correspond définitivement à l’apogée du capitalisme : des employés souvent fauchés, plus ou moins innocents (jusqu’à un certain niveau hiérarchique), qui gagnent le SMIC ou à peine plus (même les managers), qui savent qu’ils ne sont pas indispensables au système car hautement interchangeables, qui veulent juste un truc c’est que tout se passe bien pour que les périodes de boulot ne deviennent pas un calvaire.
Un système, impossible à détruire de l’intérieur. Les employés du Mc Do, comme ceux de tant d’autres grosses boites, ne se mettront pas en grève, tout simplement car s’ils bossent là c’est qu’ils ont vraiment besoin de thunes. Et d’ailleurs pourquoi se mettraient-ils en grève ? Il y a tout à changer, c’est plus simple de démissionner et de chercher un autre boulot ou de toucher le chômage. Une rébellion individuelle équivaut à un désordre collectif, ce que tu ne peux pas te permettre vis-à-vis de tes potes. N’oublies jamais que si tu n’es pas content, la porte est ouverte. Résultat tu fermes ta gueule et applique le mieux possible les procédures. C’est comme ça pour tout le monde : de l’équipier à l’assistant direction. Les bénéfices générés sont indécents, mais personne n’en voit la couleur. Enfin personne,… on se comprend.
Finalement il y’a peu de « méchants », mais beaucoup de rouages d’un système inhumain.
|
|